Les gaufres

Objets inanimés, avez vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? C’est une phrase qui m’a souvent trotté dans la tête et à chaque fois que je prends mon gaufrier, immanquablement, elle ressurgit ! Lamartine a écrit un très beau poème sur l’attachement à la terre natale : moi en ce qui me concerne, un des symboles de cette terre, c’est le gaufrier. Hier, il a neigé,  la température a brusquement chuté et irrésistiblement, je suis retournée bien des années en arrière à l’époque ou, de retour de l’école, les mains et les pieds engourdis par le froid, une douce odeur m’attendait à la maison.

C’était le gaufrier et ce gaufrier chantait : lorsque ma mère mettait la pâte à l’intérieur, qu’elle l’avait refermé, d’un habile coup elle  appuyait avec le manche de la fourchette sur l’appareil juste un peu au dessus de l’endroit ou le manche rejoint la masse en fonte. Du gaufrier sortait un long et doux sifflement indéfinissable qui  aujourd’hui encore résonne à mon oreille. Je me suis attaché à ce gaufrier comme à un vieil ami. Ce gaufrier avait appartenu à ma grand-mère qui l’avait donné à ma mère lorsque ces pauvres mains n’arrivait plus à le manipuler correctement. Elle avait alors acquis  un gaufrier moderne que ma mère récupéra lorsque sa propre mère décida de rejoindre les siens…. les gaufriers en fonte sont lourds pour les vieilles personnes, aussi à son tour ma mère me le proposa. J’acceptai sans aucune hésitation.

gaufrier en fonte

J’ai un réel attachement pour lui et je vais vous raconter une anecdote  :  le jour ou j’ai renouvelé ma plaque de cuisson, j’ai opté pour l’induction mais à côté, j’ai exigé deux brûleurs à gaz… pour moi il était inconvevable de ne plus pouvoir me servir de mon précieux objet.

Une fois,  j’ai bien essayé de divorcer. Il n’a pas que des qualités ce vieil ami :

  • Il est capricieux et ne veut que moi pour maître, impossible de déléguer la tâche,
  • Il se tient mal dans la cuisine : après avoir gobé la matière, il bave,
  • C’est un lourdeau difficile à remuer,
  • Il est dirigiste, ce n’est pas vous qui le maîtrisez mais lui qui vous indique l’art et la manière : vous ne lui donnez pas assez de feu : votre gaufre attache, vous ne le faites pas assez danser : votre gaufre brûle,
  • Il est prétentieux : inutile d’espérer faire cuire quoi que ce soit à côté de lui, il occupe toute la place,
  • Il n’aime pas la solitude, il vous fait chèrement payer un abandon : il faut alors lui donner des soins minutieux avant qu’il ne consente à reprendre du service.

Mais voyez vous, il n’est pas rancunier : dès que vous avez satisfait ses premiers caprices, il ouvre grand la bouche et vous offre sa première et croustillante obole. Tel un animal domestiqué, tout doucement il se met à ronronner puis emplit votre maison d’une douce senteur… Oui, ce gaufrier est vraiment mon ami.

Si vous souhaitez lire le poème de Lamartine, je vous l’ai recopié à la fin de l’article, après la recette :  il est long mais extrêmement beau, il m’a scotché et donne à réfléchir dans nos temps troublés et superficiels… je vais vous faire un aveu, je ne l’avais jamais lu avant aujourd’hui et n’en connaissait même pas la teneur mais j’avais retenu cette phrase qui trotte, qui trotte… Objet inanimés, avez vous une âme qui s’attache à notre âme….

gaufreLa recette

Les ingrédients :

5 gr de levure de boulangerie
40 cl de lait
1 pincée de sel
1 cuillère à soupe bombée de sucre
250 gr de farine
125 gr de beurre
4 oeufs
(la recette d’origine indique qu’on peut ajouter 2 cuillères de Cognac, je ne les mets jamais)

La pâte et la cuisson :

Séparer les blancs des jaunes d’oeufs.

Faire tiédir le lait, en prélever deux cuillère à soupe et diluer dedans la levure. Faire fondre le beurre dans le reste du lait (éventuellement, rechauffer un peu). Au fond d’une jatte, mettre la farine. Creuser un puits et mettre à l’intérieur, sel, sucre, sucre vanillé et jaunes d’oeufs. Dans un coin, verser le mélange levure farine et remuer séparément pour incorporer un peu de farine à ce mélange. Ajouter au tout un peu de lait . Bien remuer pour obtenir une pâte lisse, puis recommencer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de lait. Battre les blancs d’oeufs en neige molle. Incorporer délicatement au tout. Laisser reposer au minimum une heure.

Ce que j’aimais par dessus tout, c’était la première gaufre. Ma mère glissait au creux du gaufrier chaud un joli morceau de beurre puis mettait la jatte sur le sol. A l’aide de ses deux mains, elle versait le beurre dans la pâte, ça crépitait, ça fumait, ça sentait merveilleusement bon. La cuisson pouvait commencer. Aujourd’hui encore, je pratique ce rituel et je mange toujours la 1ère gaufre.

 

 

Le poème

Milly ou la terre natale

Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie?
Dans son brillant exil mon coeur en a frémi;
Il résonne de loin dans mon âme attendrie,
Comme les pas connus ou la voix d’un ami.

Montagnes que voilait le brouillard de l’automne,
Vallons que tapissait le givre du matin,
Saules dont l’émondeur effeuillait la couronne,
Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain,

Murs noircis par les ans, coteaux, sentier rapide,
Fontaine où les pasteurs accroupis tour à tour
Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide,
Et, leur urne à la main, s’entretenaient du jour,

Chaumière où du foyer étincelait la flamme,
Toit que le pèlerin aimait à voir fumer,
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?

J’ai vu des cieux d’azur, où la nuit est sans voiles,
Dorés jusqu’au matin sous les pieds des étoiles,
Arrondir sur mon front dans leur arc infini
Leur dôme de cristal qu’aucun vent n’a terni!
J’ai vu des monts voilés de citrons et d’olives
Réfléchir dans les eaux leurs ombres fugitives,
Et dans leurs frais vallons, au souffle du zéphyr,
Bercer sur l’épi mûr le cep prêt à mûrir;
Sur des bords où les mers ont à peine un murmure,
J’ai vu des flots brillants l’onduleuse ceinture
Presser et relâcher dans l’azur de ses plis
De leurs caps dentelés les contours assouplis,
S’étendre dans le golfe en nappe de lumière,
Blanchir l’écueil fumant de gerbes de poussière,
Porter dans le lointain d’un occident vermeil
Des îles qui semblaient le lit d’or du soleil,
Ou, s’ouvrant devant moi sans rideau, sans limite,
Me montrer l’infini que le mystère habite!
J’ai vu ces fiers sommets, pyramides des airs,
Où l’été repliait le manteau des hivers,
Jusqu’au sein des vallons descendant par étages,
Entrecouper leurs flancs de hameaux et d’ombrages,
De pics et de rochers ici se hérisser,
En pentes de gazon plus loin fuir et glisser,
Lancer en arcs fumants, avec un bruit de foudre,
Leurs torrents en écume et leurs fleuves en poudre,
Sur leurs flancs éclairés, obscurcis tour à tour,
Former des vagues d’ombre et des îles de jour,
Creuser de frais vallons que la pensée adore,
Remonter, redescendre, et remonter encore,
Puis des derniers degrés de leurs vastes remparts,
A travers les sapins et les chênes épars
Dans le miroir des lacs qui dorment sous leur ombre
Jeter leurs reflets verts ou leur image sombre,
Et sur le tiède azur de ces limpides eaux
Faire onduler leur neige et flotter leurs coteaux!
J’ai visité ces bords et ce divin asile
Qu’a choisis pour dormir l’ombre du doux Virgile,
Ces champs que la Sibylle à ses yeux déroula,

Et Cume et l’Elysée; et mon coeur n’est pas là!…
Mais il est sur la terre une montagne aride
Qui ne porte en ses flancs ni bois ni flot limpide,
Dont par l’effort des ans l’humble sommet miné,
Et sous son propre poids jour par jour incliné,
Dépouillé de son sol fuyant dans les ravines,
Garde à peine un buis sec qui montre ses racines,
Et se couvre partout de rocs prêts à crouler
Que sous son pied léger le chevreau fait rouler.
Ces débris par leur chute ont formé d’âge en âge
Un coteau qui décroît et, d’étage en étage,
Porte, à l’abri des murs dont ils sont étayés,
Quelques avares champs de nos sueurs payés,
Quelques ceps dont les bras, cherchant en vain l’érable,
Serpentent sur la terre ou rampent sur le sable,
Quelques buissons de ronce, où l’enfant des hameaux
Cueille un fruit oublié qu’il dispute aux oiseaux,
Où la maigre brebis des chaumières voisines
Broute en laissant sa laine en tribut aux épines;
Lieux que ni le doux bruit des eaux pendant l’été,
Ni le frémissement du feuillage agité,
Ni l’hymne aérien du rossignol qui veille,
Ne rappellent au coeur, n’enchantent pour l’oreille;
Mais que, sous les rayons d’un ciel toujours d’airain,
La cigale assourdit de son cri souterrain.
Il est dans ces déserts un toit rustique et sombre
Que la montagne seule abrite de son ombre,
Et dont les murs, battus par la pluie et les vents,
Portent leur âge écrit sous la mousse des ans.
Sur le seuil désuni de trois marches de pierre
Le hasard a planté les racines d’un lierre
Qui, redoublant cent fois ses noeuds entrelacés,
Cache l’affront du temps sous ses bras élancés,
Et, recourbant en arc sa volute rustique,
Fait le seul ornement du champêtre portique.
Un jardin qui descend au revers d’un coteau
Y présente au couchant son sable altéré d’eau;
La pierre sans ciment, que l’hiver a noircie,
En borne tristement l’enceinte rétrécie;
La terre, que la bêche ouvre à chaque saison,
Y montre à nu son sein sans ombre et sans gazon;
Ni tapis émaillés, ni cintres de verdure,
Ni ruisseau sous des bois, ni fraîcheur, ni murmure;
Seulement sept tilleuls par le soc oubliés,
Protégeant un peu d’herbe étendue à leurs pieds,
Y versent dans l’automne une ombre tiède et rare,
D’autant plus douce au front sous un ciel plus avare;
Arbres dont le sommeil et des songes si beaux
Dans mon heureuse enfance habitaient les rameaux!
Dans le champêtre enclos qui soupire après l’onde,
Un puits dans le rocher cache son eau profonde,
Où le vieillard qui puise, après de longs efforts,
Dépose en gémissant son urne sur les bords;
Une aire où le fléau sur l’argile étendue
Bat à coups cadencés la gerbe répandue,
Où la blanche colombe et l’humble passereau
Se disputent l’épi qu’oublia le râteau :
Et sur la terre épars des instruments rustiques,
Des jougs rompus, des chars dormant sous les portiques,
Des essieux dont l’ornière a brisé les rayons,
Et des socs émoussés qu’ont usés les sillons.

Rien n’y console l’oeil de sa prison stérile,
Ni les dômes dorés d’une superbe ville,
Ni le chemin poudreux, ni le fleuve lointain,
Ni les toits blanchissants aux clartés du matin;
Seulement, répandus de distance en distance,
De sauvages abris qu’habite l’indigence,
Le long d’étroits sentiers en désordre semés,
Montrent leur toit de chaume et leurs murs enfumés,
Où le vieillard, assis au seuil de sa demeure,
Dans son berceau de jonc endort l’enfant qui pleure;
Enfin un sol sans ombre et des cieux sans couleur,
Et des vallons sans onde! – Et c’est là qu’est mon coeur!
Ce sont là les séjours, les sites, les rivages
Dont mon âme attendrie évoque les images,
Et dont pendant les nuits mes songes les plus beaux
Pour enchanter mes yeux composent leurs tableaux!

Là chaque heure du jour, chaque aspect des montagnes,
Chaque son qui le soir s’élève des campagnes,
Chaque mois qui revient, comme un pas des saisons,
Reverdir ou faner les bois ou les gazons,
La lune qui décroît ou s’arrondit dans l’ombre,
L’étoile qui gravit sur la colline sombre,
Les troupeaux des hauts lieux chassés par les frimas,
Des coteaux aux vallons descendant pas à pas,
Le vent, l’épine en fleurs, l’herbe verte ou flétrie,
Le soc dans le sillon, l’onde dans la prairie,
Tout m’y parle une langue aux intimes accents
Dont les mots, entendus dans l’âme et dans les sens,
Sont des bruits, des parfums, des foudres, des orages,
Des rochers, des torrents, et ces douces images,
Et ces vieux souvenirs dormant au fond de nous,
Qu’un site nous conserve et qu’il nous rend plus doux.
Là mon coeur en tout lieu se retrouve lui-même!
Tout s’y souvient de moi, tout m’y connaît, tout m’aime!
Mon oeil trouve un ami dans tout cet horizon,
Chaque arbre a son histoire et chaque pierre son nom.
Qu’importe que ce nom, comme Thèbe ou Palmire,
Ne nous rappelle pas les fastes d’un empire,
Le sang humain versé pour le choix des tyrans,
Ou ces fléaux de Dieu que l’homme appelle grands?
Ce site où la pensée a rattaché sa trame,
Ces lieux encor tout pleins des fastes de notre âme,
Sont aussi grands pour nous que ces champs du destin
Où naquit, où tomba quelque empire incertain :
Rien n’est vil! rien n’est grand! l’âme en est la mesure!
Un coeur palpite au nom de quelque humble masure,
Et sous les monuments des héros et des dieux
Le pasteur passe et siffle en détournant les yeux!

Voilà le banc rustique où s’asseyait mon père,
La salle où résonnait sa voix mâle et sévère,
Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés
Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés,
Ou qu’encor palpitant des scènes de sa gloire,
De l’échafaud des rois il nous disait l’histoire,
Et, plein du grand combat qu’il avait combattu,
En racontant sa vie enseignait la vertu!
Voilà la place vide où ma mère à toute heure
Au plus léger soupir sortait de sa demeure,
Et, nous faisant porter ou la laine ou le pain,
Vêtissait l’indigence ou nourrissait la faim;
Voilà les toits de chaume où sa main attentive
Versait sur la blessure ou le miel ou l’olive,
Ouvrait près du chevet des vieillards expirants
Ce livre où l’espérance est permise aux mourants,
Recueillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée,
Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée,
Et tenant par la main les plus jeunes de nous,
À la veuve, à l’enfant, qui tombaient à genoux,
Disait, en essuyant les pleurs de leurs paupières :
Je vous donne un peu d’or, rendez-leur vos prières!
Voilà le seuil, à l’ombre, où son pied nous berçait,
La branche du figuier que sa main abaissait,
Voici l’étroit sentier où, quand l’airain sonore
Dans le temple lointain vibrait avec l’aurore,
Nous montions sur sa trace à l’autel du Seigneur
Offrir deux purs encens, innocence et bonheur!
C’est ici que sa voix pieuse et solennelle
Nous expliquait un Dieu que nous sentions en elle,
Et nous montrant l’épi dans son germe enfermé,
La grappe distillant son breuvage embaumé,
La génisse en lait pur changeant le suc des plantes,
Le rocher qui s’entrouvre aux sources ruisselantes,
La laine des brebis dérobée aux rameaux
Servant à tapisser les doux nids des oiseaux,
Et le soleil exact à ses douze demeures,
Partageant aux climats les saisons et les heures,
Et ces astres des nuits que Dieu seul peut compter,
Mondes où la pensée ose à peine monter,
Nous enseignait la foi par la reconnaissance,
Et faisait admirer à notre simple enfance
Comment l’astre et l’insecte invisible à nos yeux
Avaient, ainsi que nous, leur père dans les cieux!
Ces bruyères, ces champs, ces vignes, ces prairies,
Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries.
Là, mes soeurs folâtraient, et le vent dans leurs jeux
Les suivait en jouant avec leurs blonds cheveux!
Là, guidant les bergers aux sommets des collines,
J’allumais des bûchers de bois mort et d’épines,
Et mes yeux, suspendus aux flammes du foyer,
Passaient heure après heure à les voir ondoyer.
Là, contre la fureur de l’aquilon rapide
Le saule caverneux nous prêtait son tronc vide,
Et j’écoutais siffler dans son feuillage mort
Des brises dont mon âme a retenu l’accord.
Voilà le peuplier qui, penché sur l’abîme,
Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime,
Le ruisseau dans les prés dont les dormantes eaux
Submergeaient lentement nos barques de roseaux,
Le chêne, le rocher, le moulin monotone,
Et le mur au soleil, où dans les jours d’automne,
Je venais sur la pierre, assis près des vieillards,
Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards!
Tout est encor debout; tout renaît à sa place :
De nos pas sur le sable on suit encore la trace;
Rien ne manque à ces lieux qu’un coeur pour en jouir,
Mais, hélas! l’heure baisse et va s’évanouir.

La vie a dispersé, comme l’épi sur l’aire,
Loin du champ paternel les enfants et la mère,
Et ce foyer chéri ressemble aux nids déserts
D’où l’hirondelle a fui pendant de longs hivers!
Déjà l’herbe qui croît sur les dalles antiques
Efface autour des murs les sentiers domestiques,
Et le lierre, flottant comme un manteau de deuil,
Couvre à demi la porte et rampe sur le seuil;
Bientôt peut-être…! écarte, ô mon Dieu! ce présage!
Bientôt un étranger, inconnu du village,
Viendra, l’or à la main, s’emparer de ces lieux
Qu’habite encor pour nous l’ombre de nos aïeux,
Et d’où nos souvenirs des berceaux et des tombes
S’enfuiront à sa voix, comme un nid de colombes
Dont la hache a fauché l’arbre dans les forêts,
Et qui ne savent plus où se poser après!

Ne permets pas, Seigneur, ce deuil et cet outrage!
Ne souffre pas, mon Dieu, que notre humble héritage
Passe de mains en mains troqué contre un vil prix,
Comme le toit du vice ou le champ des proscrits!
Qu’un avide étranger vienne d’un pied superbe
Fouler l’humble sillon de nos berceaux sur l’herbe,
Dépouiller l’orphelin, grossir, compter son or
Aux lieux où l’indigence avait seule un trésor,
Et blasphémer ton nom sous ces mêmes portiques
Où ma mère à nos voix enseignait tes cantiques!
Ah! que plutôt cent fois, aux vents abandonné,
Le toit pende en lambeaux sur le mur incliné;
Que les fleurs du tombeau, les mauves, les épines,
Sur les parvis brisés germent dans les ruines!
Que le lézard dormant s’y réchauffe au soleil,
Que Philomèle y chante aux heures du sommeil,
Que l’humble passereau, les colombes fidèles,
Y rassemblent en paix leurs petits sous leurs ailes,
Et que l’oiseau du ciel vienne bâtir son nid
Aux lieux où l’innocence eut autrefois son lit!

Ah! si le nombre écrit sous l’oeil des destinées
Jusqu’aux cheveux blanchis prolonge mes années,
Puissé-je, heureux vieillard, y voir baisser mes jours
Parmi ces monuments de mes simples amours!
Et quand ces toits bénis et ces tristes décombres
Ne seront plus pour moi peuplés que par des ombres,
Y retrouver au moins dans les noms, dans les lieux,
Tant d’êtres adorés disparus de mes yeux!
Et vous, qui survivrez à ma cendre glacée,
Si vous voulez charmer ma dernière pensée,
Un jour, élevez-moi…! non! ne m’élevez rien!
Mais près des lieux où dort l’humble espoir du chrétien,
Creusez-moi dans ces champs la couche que j’envie
Et ce dernier sillon où germe une autre vie!
Etendez sur ma tête un lit d’herbes des champs
Que l’agneau du hameau broute encore au printemps,
Où l’oiseau, dont mes soeurs ont peuplé ces asiles,
Vienne aimer et chanter durant mes nuits tranquilles;
Là, pour marquer la place où vous m’allez coucher,
Roulez de la montagne un fragment de rocher;
Que nul ciseau surtout ne le taille et n’efface
La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,
Et d’hiver en hiver incrustée à ses flancs,
Donne en lettre vivante une date à ses ans!
Point de siècle ou de nom sur cette agreste page!
Devant l’éternité tout siècle est du même âge,
Et celui dont la voix réveille le trépas
Au défaut d’un vain nom ne nous oubliera pas!
Là, sous des cieux connus, sous les collines sombres,
Qui couvrirent jadis mon berceau de leurs ombres,
Plus près du sol natal, de l’air et du soleil,
D’un sommeil plus léger j’attendrai le réveil!
Là, ma cendre, mêlée à la terre qui m’aime,
Retrouvera la vie avant mon esprit même,
Verdira dans les prés, fleurira dans les fleurs,
Boira des nuits d’été les parfums et les pleurs;
Et quand du jour sans soir la première étincelle
Viendra m’y réveiller pour l’aurore éternelle,
En ouvrant mes regards je reverrai des lieux
Adorés de mon coeur et connus de mes yeux,
Les pierres du hameau, le clocher, la montagne,
Le lit sec du torrent et l’aride campagne;
Et, rassemblant de l’oeil tous les êtres chéris
Dont l’ombre près de moi dormait sous ces débris,
Avec des soeurs, un père et l’âme d’une mère,
Ne laissant plus de cendre en dépôt à la terre,
Comme le passager qui des vagues descend
Jette encore au navire un oeil reconnaissant,
Nos voix diront ensemble à ces lieux pleins de charmes
L’adieu, le seul adieu qui n’aura point de larmes!

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