Le cidre ou le temps des pommes

Le temps des pommes ou le cidre, ça commençait en septembre : dans nos campagnes, les journées étaient longues et lorsque les petits citadins lassés d’explorer notre univers, étaient repartis à leurs occupations, il n’y avait plus beaucoup de distractions pour les petits campagnards que nous étions. Le gigantisme de l’espace avait bâti autour de nous des frontières naturelles : nous étions une oasis dans un grand désert. Pour éviter de sombrer dans l’ennui, nous avions de temps en temps quelques bruits de tracteurs, des pas dans la rue ou des cris d’animaux qui nous empêchaient d’hiberner. Alors au petit matin, la bise fraîche qui balaie le visage, la brume légère qui s’élève en volutes fantasmagoriques et le ronron du bus au loin annonciateur d’un proche départ vers l’école, tout cela, c’était un véritable bonheur.

La fin des vacances n’était pas pour moi la fin du bonheur, bien au contraire. La rentrée des classes, c’était avant tout la rupture de la solitude mais c’était aussi les cèpes et les trompettes de la mort, le ramassage des noix et des noisettes, les feux de broussailles, l’odeur des gaufres dans la cuisine et puis et surtout, le début d’une grande ronde familiale qui allait durer plusieurs semaines.

Au centre de cette ronde, il y avait la pomme. Les danseurs, c’était les membres de la famille, le coup d’envoi du ballet, le canif. Le fruit était coupé en deux et goûté : si les pépins étaient noirs et le fruit sucré, alors on pouvait commencer. Les pommes étaient cueillies, triées et mises à parer dans un local abrité en attendant la grande messe finale.

 

ramassage des pommes

 

 

En Argonne, y’avait une longue tradition de tonneau et de bouteilles et tout le monde s’en souvenaient même si tout cela avait disparu… c’est bien connu, les fantômes continuent de hanter quelques temps les lieux qu’ils ont habités surtout si leur fin a été douloureuse…

Tout d’abord, à Florent-en-Argonne, il y avait eu les tonneliers. Ils travaillaient avec les bons chênes plantés profondément dans le sol siliceux de la forêt proche qui leur conférait un grain très fin, un grain réservé aux meilleurs barils.

La grande forêt d’Argonne est la forêt historique des fûts à Champagne. Elle était aux pieds de ceux qui en avaient besoin. Mais quand les cuves remplacèrent les tonneaux, tonneliers et mairandiers (ceux qui font les planches du tonneau) disparurent. Au nombre de 150 vers 1939, il n’en reste plus aujourd’hui. Le dernier tonnelier disparut dans les années 80.

Chêne girautBien avant, les même sols avec la même forêt avaient attiré dès le IIIe siècle les verriers, si bien qu’au IVe siècle, on connaissait déjà la bouteille. Pour faire du verre, il fallait des minéraux siliceux et fondant (sable, grès, calcaire…) afin de créer la matière. Il fallait aussi de la gaize (pierre morte) pour édifier le four et puis de l’argile pour le maçonner et modeler les creusets où on fondait le verre. Enfin, il fallait du gibier, des fruits, des sols cultivables pour nourrir la famille et nous vivions au milieu de tout cela.

On nous parlait souvent des verreries, y’en avait eu partout mais on parlait surtout de celles des Senades, de la Harazée, du Neufour, des Islettes et du Four-de-Paris, des lieux qui m’étaient particulièrement familiers. La verrerie du Four de Paris alimentait plus particulièrement mon imaginaire. Des années durant, en passant devant, j’avais reconstruit son histoire m’imaginant que son nom était du au passage du roi Louis XVI lors de sa fuite vers Varennes, m’interrogeant vainement sur l’origine du calvaire et pensant que la guerre, cette ennemie de toujours avait détruit à tout jamais cet ancien monde.

Aujourd’hui je connais la vérité : cet endroit devait tout simplement son nom à la ville de Paris qui imposait ses standards à cette verrerie, le calvaire avait été dressé là, par la famille des verriers et à la frontière de leur domaine pour honorer les membres de leur famille morts pendant la guerre 14-18. Quant à la disparition des verreries, elle était surtout due à des impératifs économiques variant à travers les siècles.

Les verriers d'Argonne

Leur déclin commença à partir de la seconde moitié du XIVe siècle en raison de récessions dues aux épidémies et aux guerres. Les XVe et XVIe siècle furent pour elles une période d’accalmie. On aurait pu croire dans la période qui suivit que tout allait redémarrer. En effet dès la fin du XVIIe siècle, Don Pérignon natif de Sainte-Menehould et figure emblématique de l’Argonne mit au point la finalisation de la vinification du Champagne. Les verriers argonnais développèrent donc la fameuse bouteille au verre noir et épais (toutefois en concurrence avec les Anglais parce que John Colenet et Henry Holden avaient déposé un premier brevet quelques années plus tôt pour une bouteille cylindrique, à épaisseur régulière et au col allongé), celle qui pouvait résister à la gigantesque pression des petites bulles.

Les siècles qui suivirent auraient pu apporter en toute logique et grâce à cette manne la prospérité à ces verriers. Il en fut tout autrement. Au XVIIIe siècle, le roi estimant que ses propres verreries étaient menacées imposa des taxes lourdes au reste du royaume. Vers la fin du siècle, ce fut la révolution, l’Argonne paya un lourd tribut. Au XIXe siècle le progrès apporta le coup fatal. Les verriers d’Argonne s’étaient spécialisés dans les bouteilles et les cloches de jardin mais leur travail était artisanal et lié aux aléas du temps : mauvaises vendanges, mauvaises ventes. La houille apparut et contrairement au charbon de bois, elle se transportait bien et permettait une meilleure productivité : et pour survivre, il fallait produire, se diversifier et vendre, il fallait se moderniser. Pour des raisons de rentabilité, les verriers désertèrent en masse l’Argonne et se mirent à exporter leur savoir-faire là où il avait une valeur marchande, c’est à dire autour des grandes villes et à l’étranger. La dernière verrerie d’Argonne, celle des Islettes s’éteint en 1936. Ce fut la fin d’une tradition longue de 16 siècles. Pour en savoir plus, je vous invite à consulter cet excellent site d’une famille de verrier (clic)

Verrerie des islettes

Bocal l'idéale
Bocal l’idéale – Verrerie d’Argonne – Famille bigault – les Islettes

Parfois, je me prends à rêver que les verreries redémarrent…. j’aurais tant aimé les voir, les côtoyer…. Mais revenons à notre histoire…..

Je disais donc qu’en Argonne, on avait les tonneaux, les bouteilles oui, oui, car les bouteilles à Champagne et celles à cidre, ce sont les mêmes, on remplace juste le bouchon en liège par un bouchon à cannette en porcelaine.

En dernier, il y avait les vergers qui sont toujours là. Il y en a beaucoup moins aujourd’hui. Ils prirent un sacré coup de vieux lorsqu’on décréta qu’il en était fini du droit de bouilleur de cru. Quelle eut été l’utilité de cultiver des fruits qu’on aurait pas pu écouler de toute façon !

verger lorrain

Mon grand-père affirmait que pour faire un bon cidre, il fallait deux tiers ou trois quarts de pommes à cidre et le reste en pommes à couteaux. Entendez par pommes à couteau, les pommes que l’on mange ainsi en croquant dedans ou qui garnissent, tarte, gâteaux ou autres. Chez nous c’était : Rambour, Réau (autre nom : reyau,  royaux ou croquet), Jean Tondeur, Belle-fleur, Reine de reinette….

 

Les pommes devaient être parées. On guettait donc avec un couteau l’instant ou les pépins noirs nous indiqueraient que la pomme était mure. A ce moment la, la cueillette pouvait commencer.

ramassage des pommes

 

les pommes étaient entreposées en attendant qu’elles revêtent leur robe d’hiver, la robe définitive. Pour avoir du bon cidre, il valait mieux avoir des pommes dont l’époque de maturité est identique.

 

Début novembre ou mi-novembre selon les années, nous nous rassemblions selon les impératifs de chacun et le travail d’extraction du jus pouvait commencer. Le pressoir et le broyeur avaient été nettoyé à coup d’eau et de brosses par les hommes de la maison. Femmes, enfants, mettaient les pommes dans des seaux en triant pommes pourries et véreuses.tri des pommes

Les hommes versaient le seau dans le broyeur,

Broyeur à pommes

la chaire était récupérée puis versée dans le pressoir. Lorsque le pressoir était plein, on ajoutait dessus les grosses planches puis ensemble on tournait une manivelle pour extraire le jus.

Pressoir

 

C’était un instant magique, attendu de tous. On encerclait alors le pressoir attendant chacun notre tour le premier verre de ce divin jus. Au diable l’hygiène, fi des quelques taches de pourriture sur certaines pommes ou du risque de quelques vers, nous n’étions pas des professionnels… vive la nature et que c’était bon ! Jamais de coliques, jamais de maladies.

Dégustation du cidre

Le jus était ensuite versé dans un tonneau qui devait être rempli à ras-bord et ne pas être bouché. Le reste du jus était embouteillé. Ma mère le pasteurisait ensuite dans une grande étuveuse en montant les bouteilles à température de 75°. Ca nous aidait à patienter en attendant le cidre et puis, c’était si bon pour les enfants.

Le tonneau descendu à la cave faisait l’objet de toutes nos attentions. La fermentation commencée, une mousse noirâtre et crasseuse remontait à la surface pour retomber sur le sol chassant par la même occasion toutes les impuretés. Tous les jours, il fallait compléter le tonneau avec un peu de jus conservé afin de permettre un dégorgement continu. Et puis, un jour, la mousse devenait blanche, il était temps de passer à l’étape suivante : le tonneau était transvasé dans un autre tonneau à l’aide d’un tuyau en évitant soigneusement la lie chassant ainsi définitivement les impuretés. Un anti-ferment acheté en pharmacie était ajouté et permettait ainsi de stabiliser le liquide. Nous aimions le cidre doux. Le tonneau était rebouché soigneusement en chassant totalement l’air, ennemi mortel du cidre.

Le cidre n’avait plus besoin de nous, le temps étaient aux préparatifs de Noël.

Fin janvier, mi-février, ma mère descendait à la cave pour le goûter. Si le breuvage était bon, il était temps de le soutirer mais il fallait attendre un temps clair beau et froid sinon le breuvage risquait d’être trouble. (Question de pression atmosphérique et non adage farfelu !). Les bouteilles utilisées étaient celles de notre cousin limonadier et lorsqu’on en avait plus, on utilisait de vieilles bouteilles de Champagne sur laquelle on adaptait un bouchon à canettes.

Bouteille de cidre - Argonne

Le charcutier nous avait dit que le bouchon devait être dans le cidre, pas d’air entre lui et le liquide. Laisser de l’air risquait tout simplement d’entraîner l’explosion de la bouteille : nous avons toujours appliqué ce principe et avec succès.

Le cidre était inégal selon les années : parfois très bon, parfois très mauvais. Ça dépendait en fait beaucoup de la récolte de pommes. Mais ce que je peux vous dire c’est que depuis, je n’ai jamais goûté un cidre chargé aussi émotionnellement que celui-ci : le plaisir d’ouvrir la première bouteille et de savoir à quoi cette année, il ressemblerait !

NB : ces quelques lignes font appel uniquement à ma mémoire et celle de ma mère, il ne s’agit pas d’une recette à proprement parler et je ne saurais que trop conseiller aux personnes qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure du cidre de se rapprocher de spécialistes afin de ne pas avoir de vilaines surprises à l’arrivée…..

Extrait de « La chanoinesse (1789-1793) » – André Theuriet (1833-1907)

« La verrerie du four-aux-moines, appartenant à Mme Gertrude de St André, était située un peu en amont de La Chalade, à la lisière du bois et à l’entrée de la gorge des sept-fontaines….

La verrerie aujourd’hui détruite, comprenait dix ouvreaux ou fours. Elle était alors en pleine prospérité. On y fabriquait des bouteilles à vin de Champagne et des cloches de jardin. Quand on avait traversé une large cour herbeuse, semée ça et là de crasses de verre, on se trouvait en face de la maison d’habitation……

Chateau du Four de Paris

….les pièces principales ouvraient sur un jardin à la française plein de fleurs vivaces aux couleurs réjouissantes. Au delà, on apercevait les champs dépendant du Four-aux-Moines, qui, à la belle saison, déroulaient jusqu’à l’orée du bois leurs carrés de seigle ou de blé, leurs luzernes violettes et leurs colzas d’un jaune d’or…..

…lorsque les ouvreaux chômaient, elle ne dédaignait pas de s’occuper de la culture de ses terres et plus d’une fois, au moment des semailles, on l’avait vue, enfonçant ses lourdes bottes dans la terre grasse des labours, pousser elle-même la charrue et tracer un sillon aussi droit que le plus fin des agriculteurs.

[catlist name= »Argonne » orderby= »title » order= »asc »

Sources :

Mémoire et archives familiales
Famille De Bigault

André Theuriet :  André Theuriet est un des seuls écrivains, Lorrain et académicien de surcroît, à avoir raconté l’Argonne notamment dans le roman la chanoinesse qui relate la période 1789-1793 et le passage de Louis XVI à Varennes. Ces romans sont en partie téléchargeable sur Gallica (site numérique de la Bibliothèque de France).

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *